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jeudi 7 juin 2012

J - 3 Vivement la Hollande !



« J'étais alors en Hollande, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appelé; et comme je retournais du couronnement de l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l'une des premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins.»

jeudi 3 mai 2012

J -3 (Une chambre en Hollande)

 
 
Descartes n’exercera pas un emploi d’intendant. Il ne passera pas le restant de ses jours en Italie. Et comme peu de vies incitent autant que la sienne à rêver, à l’imaginer autre, puisqu’elle a touché, à un moment ou à un autre, tous les objets, tous les endroits, frémi des divers personnages qui leur sont appariés, on résiste difficilement à la tentation de supposer, un instant, que le connétable de Lesdiguières l’a pris à son service. La question de savoir « comment nous devons vivre dans la Véranda », que Descartes se pose depuis qu’il a quitté, l’année précédente, les Catholiques impériaux, est réglée. Bien sûr, il sert dans l’armée, comme son père y songeait, pour lui, dès sa naissance, comme lui-même n’a pas manqué de le faire au sortir du collège, après avoir composé, pour sa propre gouverne, un traité d’escrime. Mais il est logé dans quelque palais de marbre avec les officiers, les gens des bureaux, et non plus dans la tranchée ou une chambre basse munie d’un poêle, dans la désolation. À l’alternance des marches, des combats de l’été et de l’oisiveté forcée de l’hiver succède un travail régulier car il faut nourrir, vêtir, équiper les armées en toute saison.

Enfin, à la fenêtre, l’opulence, la lumière dorée de la Lombardie ont remplacé la nuit glacée de l’Allemagne, l’œuvre d’art à laquelle s’apparente l’Italie, la vie colorée de ses rues et de ses places, les forêts de Moravie, les farouches habitants de l’Europe orientale. On peut se demander ce que l’obtention d’un tel emploi eût changé. L’irrésolution de Descartes est assez grande, encore, pour lui dérober ce que nous tenons, après coup, pour acquis. Mais nous savons que l’évidence ne s’impose qu’après de douloureuses et longues hésitations. Elle est conquise de haute lutte sur les possibles qui s’offrent, à chaque instant, comme un des visages que prendra, demain, la réalité, la négation inséparable de toute détermination. Le connétable n’est pas persuadé que le jeune gentilhomme venu de France par Bâle, Zurich, le Tyrol et Venise soit bien assidu au soin de tenir un compte rigoureux des dépenses de son armée. Il paraît trop curieux de trop de choses étrangères à cet emploi. Ou bien c’est Descartes qui juge qu’une charge importante le priverait de la liberté dont il a continuellement usé, dénonçant ses engagements pour voir autant de pays, de choses tant « naturelles » ou « civiles » qu’il en a l’envie.