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mercredi 4 mai 2011

Sollers "Au milieu des champs de pomme de terre et des eucalyptus"




«  Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Venise...Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase lentement une terre de pomme de terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts d'eucalyptus qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis dans le vitrage des Vérandas, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie. Les grands canaux ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La lagune coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique: ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville, elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la Sérénissime. Le soleil était descendu à l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais vu ailleurs, la lumière et les ténèbres, semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères, séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout-à-coup tomber dans mes bras, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur un ponton des Zattere, en présence de ces mouettes hospitalières. »



jeudi 31 décembre 2009

Les célébrations du Nouvel An ont débuté


Au nombre de pages, Sollers fait encore mieux que Dantec. Dans un volume de 900 pages, le grand prêtre de la collection «L'Infini» chez Gallimard a rassemblé tout un ensemble d'articles, d'entretiens et de critiques portant sur ses sujets de prédilection : Sade, Céline, Claudel, Joyce, Beauvoir, Orwell, Gracian, Rimbaud, Van Gogh, Jûnger, Cioran, Buffon, De Maistre, Flaubert… ses propres romans, avec un zeste de musique (Mozart, Bartoli, Martha Argerich…). Cela s'appelle Discours parfait (Gallimard). En toute modestie.

mercredi 3 décembre 2008

C'est un "sophisme métaphysique"




Pour affirmer que l'homme n'existe pas, Joseph de Maistre aurait-il vécu dans un autre monde que le nôtre ? Un cosmos parallèle, déserté par les hommes? Balayons vite ce contresens : l'« homme » dont il est question n'est pas un simple échantillon de l'espèce humaine. D'ailleurs, dit-il, « j'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes… ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ».
Des hommes réels, en chair et en os, oui, Joseph de Maistre en a croisé un grand nombre, des hommes enracinés dans un peuple et une culture ; mais l'homme, au singulier, qu'il affirme en revanche n'avoir « jamais rencontré de sa vie », c'est l'homme abstrait, universel et désincarné postulé par l'humanisme des Lumières. Cet homme-là n'existe pas à proprement parler. C'est une « hypothèse idéale » ou encore un « sophisme métaphysique » tout droit issu de l'imagination démiurgique des révolutionnaires. Où se cache cette créature fantasmée, cet homme libre et égal à tous ses semblables, porteur de droits inaliénables et sacrés ? Cet individu si rationnel qu'il serait à même de s'autodéterminer dans ses choix moraux et politiques ? Cet homme si sage qu'il aurait un jour signé un « contrat social » avec ses concitoyens, un pacte fondateur dont il serait lui-même l'auteur ? De vous à moi, nous dit Joseph de Maistre, s'il y eut pacte, c'est avec le diable. Cet homme-là est une chimère maléfique, une dangereuse imposture idéologique, responsable de la Terreur et de la dictature napoléonienne. « La faute à Rousseau », accusé de cécité et de « folie ». Il faut être bien irrationnel pour prêter à l'homme tant de rationalité, et bien « ridicule » pour « juger de tout d'après des règles abstraites, sans égard à l'expérience ».

Pour ce monarchiste ultramontain, la Révolution est responsable du second péché originel : avoir substitué à l'ordre traditionnel, hiérarchique et voulu par Dieu, l'image fictive d'une société autofondée, individualiste et égalitaire. Un geste si blasphématoire qu'il faut y voir l'ombre de Satan. L'homme des Lumières, en proie à un délire prométhéen, a commis le sacrilège suprême – la dissolution pure et simple du droit divin – au nom d'une confiance naïve et présomptueuse dans les pouvoirs de la raison. À Kant exhortant chacun à « avoir le courage d'user de son propre entendement » (sapere aude), de Maistre répond que « le chef-d'oeuvre de raisonnement est de découvrir le point où il faut cesser de raisonner » et fait l'apologie des « préjugés utiles ». Les spéculations métaphysico-morales ne valent pas une heure de peine : seuls comptent les faits. La valeur d'une institution, d'une loi ou d'une coutume ne se mesure qu'à l'aune de sa longévité. La seule consécration légitime est celle du temps, de l'ancienneté et de l'en­racinement.

En réalité, l'homme ne fabrique pas la société, c'est la société qui le façonne à son insu. En révélant aux hommes qu'ils ne s'appartiennent pas, l'ardent contre-révolutionnaire ouvre para­doxalement la voie à une révolution épistémologique : la découverte de l'impensé, dont les sciences humaines feront leur miel. Les hommes agissent et pensent sans savoir au fond d'où ils parlent vraiment. Près de deux siècles après Joseph de Maistre, les structuralistes signeront à leur tour, dans l'optique qui est la leur, l'arrêt de « mort de l'homme » et dissèqueront l'étrange cadavre de cet homme mort… de n'avoir jamais existé .

samedi 23 juin 2007

Goodbye Jaurès




Et véritablement c'en était fait du monde si, selon la promesse, cette grâce qui éclaire et vivifie n'eut trouvé un refuge dans un petit nombre de cœurs humbles, fidèles et généreux. Ils combattirent donc pour la vérité; ils furent ses martyrs; ils sont encore ses apôtres. Autour de la lumière qui leur a été donnée d'en haut, ils ont su réunir, ils rassemblent encore tous les jours, ceux qui savent ouvrir les yeux pour voir, les oreilles pour entendre. L'erreur étant arrivée à son dernier excès et s'étant montrée dans sa dernière expression, la vérité a fait entendre par leur bouche ses arrêts les plus formidables, a dévoilé à la fois tous ses principes à jamais immuables et leurs conséquences non moins absolues : toutes les nuances ont disparu, tous les ménagements de timidité ou de prudence ont cessé; d'une main ferme, ces courageux athlètes ont tracé la digue de séparation; et, ce qui est encore nouveau sous le soleil de la véranda, les deux Cités, celle du monde socialiste et celle de Dieu, se sont séparées pour n'être plus désormais confondues jusqu'à la fin; et, dès cette vie, elles sont devenues manifestes à tous les yeux.