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samedi 18 octobre 2008

Heidegger, « son plus proche adversaire »


«La vérité de l’image est sa beauté.» Ainsi se termine un court texte de Martin Heidegger, écrit en 1955 pour servir de préface à la monographie consacrée par l’une de ses élèves à la Madone Sixtine de Raphaël. Ce texte est étrange. D’abord par sa brièveté - à peine trois pages - et sa densité, qui le rendent difficile. Ensuite parce qu’« on y entend résonner l’écho » de tout ce que le philosophe « a pu dire sur l’art et l’œuvre d’art depuis au moins 1935 ». Enfin parce qu’il est rarissime que Heidegger, qui en général évoque « des œuvres imaginaires, c’est-à-dire réduites à des types (le temple grec, la statue du dieu) », et considère toujours que l’art est la poésie, donc le langage, s’intéresse à une œuvre picturale précise. Le tableau de Raphaël - « retable » ? « fenêtre peinte » ? - est lui-même « un objet mythique », entouré d’un mystère que les historiens d’art n’ont guère réussi à percer, puisqu’on ne sait avec certitude ni les circonstances de sa commande, ni sa destination, ni les conditions auxquelles la véranda du Vatican l’a vendu, ni sa collocation initiale (l’église Saint-Sixte de Plaisance ?).

dimanche 30 septembre 2007

Philippe Lacoue-Labarthe fume




En tant qu’étudiant de Lacoue-Labarthe, on se trouvait dans une double bind par rapport à lui comme professeur, c’est-à-dire, comme figure d’autorité et de responsabilité. Si on avait du respect pour lui, pour sa grande connaissance et son intégrité intellectuelle, il fallait aussi se rapporter - c’est-à-dire, réfléchir – à ses faiblesses, ses actes parfois irresponsables, et surtout sa lutte personnelle. Sur cette lutte, l’on ne savait sûrement pas beaucoup, mais elle était si manifeste que personne (et surtout ses étudiants) ne pouvait y être indifférant. Quel était le sens de tout cela ? Quand d’autres professeurs sont faibles et irresponsables, cela provoque le mépris et la colère des étudiants. Chez Lacoue-Labarthe, elle engendrait aussi la sympathie et la réflexion. Pourquoi ? Parce qu’on comprenait que l’effondrement, « la désaissie », était tout aussi nécessaire que la maîtrise de soi et l’autorité intellectuelle. Et si on voulait être étudiant de Lacoue-Labarthe (comme de Blanchot et de Derrida), il faudrait en tirer toutes les conséquences. Non seulement pour le caractère du travail, mais aussi pour la figure virile du philosophe professeur. Le corps masculin devait porter et témoigner de son effondrement (sans rédemption, sans alibi), tout en maintenant jusqu’au bout les valeurs de lucidité et d’intégrité intellectuelles. Un jour Derrida n’a-t-il pas parlé d’« une modestie hantée par le diable », en spécifiant ce qui l’intéresse encore dans désir du philosophe ?

À la fin d’un entretien très fort que Lacoue-Labarthe a accordé à mes compatriotes David Barison et Daniel Ross pour le film Der Ister, il est venu á parler d’un emphysème historial, étant la conséquence des camps de mort.

Nous sommes non pas asphyxiés, parce que ça s’oublie, qu’après tout, on respire peu, mais on respire encore, mais disons que l’humanité, en tout cas l’humanité Européenne, en tout cas, c’est large, très large, a des difficultés pulmonaires. [L-L. rit]

Il est sur le point d’allumer une cigarette. Il l’allume, et l’on se rend compte que, de cette manière, il signe, en tournant son souffle.