vendredi 15 mai 2009

La fille dans la Véranda de Sollers



La fille de la véranda
Que je n'ai vue qu'une fois
Comment peut-on être amoureux Ajouter une image
D'une ombre blanche aux yeux bleus ?
Aux yeux bleus
Je donnerais le paradis
Pour ne pas trouver l'oubli
L'oubli
Dans ma pauvre vie
Ce soir-là, il faisait frais
J'étais peu couvert il est vrai
Je crois bien que je rêvais
Un rêve que jamais
Je ne caresserai

mercredi 13 mai 2009

Etes-vous jamais tombé amoureux de l'un de vos personnages ?


J. Harrison.- Vous préoccupez-vous de votre santé ?

Ph. Sollers - Bien sûr que oui ! Dès le matin, je commence la journée dans ma véranda avec 9 cigarettes et 9 cafés ! Ma santé n'est pas très bonne. J'ai du diabète, de l'hypertension, des problèmes cardiaques, des calculs rénaux, et un état de mélancolie permanente !

samedi 9 mai 2009

Sollers, je l'aimais sans soucis


J'ai quand même une pensée émue pour cet homme élégant et brillant qui est en train de tripoter mon avenir entre ses mains fines (l'édite ? l'édite pas ?), le jean, c'est un peu raide il faut l'avouer.

Ah... que de soucis, que de soucis.

vendredi 8 mai 2009

How now, philosopher ! (Act I Sc.I)


Laurence Fontaine repère l’influence de deux paradigmes structurants, deux économies politiques rivales. L’économie politique aristocratique apparaît comme une économie du don, fondée sur les valeurs de « l’amitié » seigneuriale et la logique de l’honneur : d’où la prodigalité, la magnificence affichée (songeons à l’héroïsation cornélienne analysée par Serge Doubrovsky), mais aussi le clientélisme et le lien de dépendance cultivé. La stratégie du don vise à maintenir un réseau d’obligés. Cette économie de la fierté prodigue s’inscrit bien sûr dans une idéologie d’Ancien Régime fondée sur la hiérarchie des rangs et des statuts : la qualité des personnes passe donc avant la qualité des biens échangés.

Le théâtre est l’un des terrains où l’on repère le plus nettement cette idéologie aristocratique : dans Timon d’Athènes (Shakespeare, 1623), un joaillier qui veut vendre un Joyau à Timon déclare que c’est à lui d’en fixer le prix… en ajoutant que bien sûr la valeur des objets est proportionnelle à la qualité de celui qui les possède : « Croyez-moi, cher seigneur, le joyau renchérit d’être porté par vous ». Dérivée de cette même éthique aristocratique, la pratique très répandue qui consiste à ne pas se faire payer comptant apparaît comme une obligation sociale visant à marquer la confiance que l’on a dans son client.

jeudi 7 mai 2009

Sollers « hors de prix »



Le dernier espace de monétisation de la valeur sentimentale des enfants est celui de l’adoption. Dans les années 1870, la seule façon d’obtenir de l’argent d’un bébé était d’en débarrasser quelqu’un. C’est ce que faisaient les « baby farmers », c’est-à-dire les nourrices, qui avaient une très mauvaise réputation, accusées de mal s’occuper des enfants. À la fin du XIXe siècle, la pratique est en déclin, les parents étant stigmatisés s’ils plaçaient ainsi leur enfant.
Cinquante ans plus tard, les parents pouvaient dépenser des milliers de dollars au marché noir pour adopter un enfant. La pratique de l’adoption ne s’est vraiment diffusée qu’à partir du moment où la valeur de travail des enfants a disparu. Leur nouvelle valeur émotionnelle a alors été monétisée et commercialisée. Un véritable marché aux enfants (éventuellement illégal et très lucratif) a vu le jour, produit de la définition non économique des enfants. Le prix d’un enfant n’était plus déterminé par sa force de travail mais par ses sourires, ses fossettes et ses boucles.
Quel que soit le type d’évaluation monétaire des enfants, Zelizer montre dans cet ouvrage que le mécanisme est identique : évaluer le prix d’un enfant par la valeur de son travail devient impossible, et c’est cela qui les rend précieux et « hors de prix ».

vendredi 24 avril 2009

Coco fume



Vêtue d’un tailleur-pantalon, la ministre de l’Intérieur s’écrie : « Et pourquoi pas une nuit du string ? » Par une sorte de réflexe féministe élémentaire, la Journée de la jupe dérange : les femmes n’ont-elles pas mis des années, des siècles à conquérir le droit au pantalon ? Les mieux renseignés sauront d’ailleurs que l’ordonnance de la préfecture de police de Paris interdisant en 1800 aux femmes de s’habiller en homme n’a jamais été abrogée. Question de décence, dans la mesure où la culotte ou le pantalon mouleraient trop les formes féminines ? Question de principe plutôt. Le principe de la différenciation symbolique des sexes est sacralisé par la religion. Il est écrit dans le Deutéronome (XXII, 5) : « Une femme ne portera pas un costume masculin et un homme ne mettra pas un vêtement de femme. Quiconque agit ainsi est une abomination à Yahvé, ton Dieu ». La confusion des sexes, annonciatrice de la fin du monde, fait partie des grandes peurs de l’Occident.

jeudi 23 avril 2009

Le "sujet" Tati fume



Dimanche, dans sa présentation, Giorgio Agamben a placé Tiqqun dans la filiation du dernier Michel Foucault. En 1983, celui-ci dénonçait la propension de la gauche à se figurer l’histoire comme un simple conflit entre l’individu opprimé et le pouvoir oppresseur.
A cette interprétation naïve, il proposait de substituer l’analyse du pouvoir comme ensemble de dispositifs sociaux (surveillance policière, politiques publiques…) dont chaque individu est constitué et à l’intérieur duquel il va se former lui-même, c’est-à-dire devenir « sujet ». Or, poursuit Giorgio Agamben, «Tiqqun va encore plus loin : pour eux, il n’y a plus de différence entre le pouvoir et le sujet. Il n’y a plus de sujet, il n’y a plus de théorie du sujet, mais seulement des "dispositifs"».


mercredi 22 avril 2009

Zébulon & Sollers


C'était l'explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d'une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.

Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d'un fouet.

Comme l'âne allait tourner l'angle d'un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s'inclina cérémonieusement devant l'humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : "Je vous la souhaite bonne et heureuse !" puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d'ajouter leur approbation à son contentement.

L'âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l'appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d'une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l'esprit de la France.

lundi 20 avril 2009

Maurice Druon fume



À la vue du cimetière, Estaminet. - "Singulière enseigne, - se dit notre promeneur, - mais bien faite pour donner soif ! A coup sûr, le maître de ce cabaret sait apprécier Horace et les poètes élèves d'Epicure. Peut-être même connaît-il le raffinement profond des anciens Egyptiens, pour qui il n'y avait pas de bon festin sans squelette, ou sans un emblème quelconque de la brièveté de la vie."

Et il entra, but un verre de bière en face des tombes, et fuma lentement un cigare. Puis, la fantaisie le prit de descendre dans ce cimetière, dont l'herbe était si haute et si invitante, et où régnait un si riche soleil.

En effet, la lumière et la chaleur y faisaient rage, et l'on eût dit que le soleil ivre se vautrait tout de son long sur un tapis de fleurs magnifiques engraissées par la destruction. Un immense bruissement de vie remplissait l'air, - la vie des infiniment petits, - coupé à intervalles réguliers par la crépitation des coups de feu d'un tir voisin, qui éclataient comme l'explosion des bouchons de champagne dans le bourdonnement d'une symphonie en sourdine.

Alors, sous le soleil qui lui chauffait le cerveau et dans l'atmosphère des ardents parfums de la Mort, il entendit une voix chuchoter sous la tombe où il s'était assis. Et cette voix disait : "Maudites soient vos cibles et vos carabines, turbulents vivants, qui vous souciez si peu des défunts et de leur divin repos ! Maudites soient vos ambitions, maudits soient vos calculs, mortels impatients, qui venez étudier l'art de tuer auprès du sanctuaire de la Mort ! Si vous saviez comme le prix est facile à gagner, comme le but est facile à toucher, et combien tout est néant, excepté la Mort, vous ne vous fatigueriez pas tant, laborieux vivants, et vous troubleriez moins souvent le sommeil de ceux qui depuis longtemps ont mis dans le But, dans le seul vrai but de la détestable vie !"

dimanche 29 mars 2009

Bashung fume pour oublier que Sollers boit



C'est pas facile, facile de s'foutre en l'air _ Ça coûte, ça coûte, ça coûte très cher _Je vais me faire la peau, je vais me tirer la chasse d'eau _Dans les WC de mon petit studio _C'est pas facile, facile de se foutre en l'air _C'est pour les riches les somnifères _La roulette russe c'est complètement idiot _Quand on peut mourir d'un coup de chasse d'eau _Je fume pour oublier que tu bois _Je fais comme chez moi _Je renvoie la fumée sur un poster de toi _La vie c'est comme une overdose_ Tu prends tout tout de suite_ Tu en crêves et vite _Et si tu prends pas, c'est la vie qui t'a _Je suis bien, bien, très bien dans mon cagibi_ Y'a des journaux, alors j'les lis... _Ils disent que le bonheur _C'est peut-être qu'un bobard_ Je m'en fous, j'attendrai pas la fin de mon histoire _Je fume pour oublier que tu bois _Je fais comme chez moi _Je renvoie la fumée sur un poster de toi _La vie c'est comme une overdose _Tu prends tout tout de suite _Tu en crêves et vite_ Et si tu prends pas, c'est la vie qui t'a_ Oui, mais pour la tarte aux pommes, deux ou trois goldens _Un petit verre de rhum, un bâton de cannelle_ Roulez, roulez bien la pâte, introduire dans l'âtre_ Ça me coûte le goutte-à-goutte _Goûte, goûte _Je fume pour oublier que tu bois Je fume pour oublier que tu bois

lundi 16 mars 2009

Dans "Le Boudoir mystique" de Sollers



Cyd reste songeuse. Sa cigarette brûle sans elle. Elle m'embrasse de nouveau.
« Tu ne veux pas m'écrire ça ?
- Pas le temps, chérie.
- Ce serait pourtant bien... Le Boudoir mystique... Quel film ! »
Elle redescend son visage entre mes jambes. Rouvre ma braguette. Me refait bander doucement. Elle doit se projeter mentalement quelques rushes. Bande-son. Mouvements. Couleurs. Elle insiste... Elle veut absolument que je jouisse... Que je la mouille bien, là, dans sa bouche pulpeuse... Dans sa gorge, dont je touche au-dehors la peau de soie brune en train de vibrer... Que tout ce que j'ai dit soit pour elle... concrétisé, avalé...


samedi 14 mars 2009

Sollers a un oeil sur la cible, l'autre sur la Bible



Ma main a moins tremblé au tir, ce matin, peut-être parce que j'ai eu, en me réveillant, la nette sensation que mon coeur continuait à battre comme si je n'étais pas là. J'étais là quoi qu'il arrive. Je ne mourais pas. Qu'est-ce qui bat ainsi sous le coeur ? Respire dans les poumons ? Coule sous le sang ? Bande dans le sexe ? Embryonne dans l'embryon ? La Nature, chers amis, la Nature ! Le Graal ! La houle du temps !

Viva fait signe à Sollers en levant le pouce. Ce qu'elle fait elle-même est très bon. Je sens sa concentration, son souffle. Elle me tue, elle tue son mari, ses amants, ses clients. Ses yeux rient. Et puis elle sort derrière moi, met son casque, et file sur son scooter.


dimanche 8 mars 2009

Journée de la Femme


Je reviens dans la chambre. Ysia est déjà rhabillée, fume. Elle prendra un bain à son hôtel. À bientôt. Elle a évité, comme d'habitude, toute discussion, toute intimité. Elle risque gros, c'est sûr... Technique de rêve...

vendredi 6 mars 2009

" Boursouflure "




L'Origine du monde (1866), de Gustave Courbet, n'en finira semble-t-il jamais de susciter réflexions et hypothèses. Ce fleuron du Musée d'Orsay a un sujet pour le moins scandaleux : les cuisses ouvertes d'une femme allongée sur le dos dont rien du sexe n'est caché. Thierry Savatier, un spécialiste du peintre, publie la quatrième édition de son ouvrage L'Origine du monde. Histoire d'un tableau de Gustave Courbet (éditions Bartillat), en y adjoignant une postface. Il y avance que la jeune femme serait enceinte. Il pense avoir repéré sur le côté gauche de l'abdomen ce qu'il appelle une "boursouflure". Comme elle ne se voit que du côté gauche, il en déduit que ce ne peut être une simple "masse adipeuse" qui aurait été répartie de façon régulière et non dissymétrique. Des médecins, déclare-t-il encore, ont estimé que "c'était typique d'une femme enceinte" et ont même précisé qu'elle le serait de six mois.

Quelques remarques viennent à l'esprit. D'abord, il s'agit de peinture, et Courbet pourrait fort bien avoir pris plaisir à faire un peu "tourner" le volume en s'écartant d'une imitation littérale du modèle - à supposer qu'il y ait eu modèle, ce qui n'est pas établi. Ensuite, la "boursouflure" latérale est loin d'être avérée. Quant à sa dissymétrie, l'angle de vue ne permet pas d'en juger. Alors que se tenait, en 2007, au Grand Palais, la rétrospective Courbet, on avait entendu défendre avec vigueur une hypothèse au moins aussi convaincante : d'après l'état des seins de la dame, la situation serait précoïtale.

vendredi 27 février 2009

Ontologie de l’accident


«Très vite dans ma vie il a été trop tard», écrit-il.
«À 18 ans, j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé parfois de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qui existait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassure profonde.» Philippe Sollers, à 182 ans, n’est pas mort de la vieillesse de son adolescence - mais de l’autre vieillesse, celle, «normale», lente, inexorable, du devenir, de la sénescence.



mercredi 11 février 2009

Sollers orphelin


Le 25 octobre 1977, meurt la mère de Barthes qui vivait chez lui. Du lendemain au 21 juin 1978, l’orphelin rédige sur les conséquences de cet événement des fiches, parfois extrêmement brèves, rassemblées par Nathalie Léger pour constituer ce Journal de deuil.

De même que les Fragments le montraient amoureux, Barthes est ici vu comme un endeuillé, deux positions qui, pour bon nombre de lecteurs, l’ancrent dans le réel en lui faisant partager une expérience largement connue hors du milieu intellectuel. Mais linguistique et sémiologie hantent encore Journal de deuil. «Dans la phrase " Elle ne souffre plus", à quoi, à qui renvoie "elle" ? Que veut dire ce présent ?» (29 octobre 1977). Deux jours plus tard : «Je ne veux pas en parler par peur de faire de la littérature - ou sans être sûr que ce n’en sera pas - bien qu’en fait la littérature s’origine dans ces vérités.» Le 2 avril 1978 : «Désespoir : le mot est trop théâtral, il fait partie du langage.»

C’est comme si la théorie était une digue contre l’éclatement de son deuil qui reste discret dans son rapport aux autres, comme si le langage était enfin confronté au réel. Que ce livre soit posthume empêche évidemment de savoir comment il aurait été si Barthes avait eu l’intention de le publier, d’autant plus que son rapport au lieu commun passe par les divers degrés de la langue (il ne voulait certes pas qu’on s’arrête au deuxième, seul l’infini lui semblait un chiffre honnête) et que des notes du Journal, d’apparence banale (par exemple, que la disparition de sa mère lui fait penser que lui aussi mourra «à jamais et complètement»), aurait pu être renversées (comme le fait qu’on écrit pour être aimé, dans Roland Barthes) jusqu’au moment où la banalité peut ouvrir sur une liberté.

Mais la banalité n’est certes pas ce qui caractérise ces pages émouvantes.

lundi 26 janvier 2009

Sollers est Bête



Pour vivre seul il faut être une bête ou bien un dieu - dit Aristote. Il manque le troisième cas : il faut être l'un et l'autre, il faut être - philosophe...

dimanche 4 janvier 2009

Sollers ne se plaint pas, il cultive l'hélicon du temps



J’ai choisi l’austérité et l’absence de ponctuation, parce que l’une et l’autre sont dans le latin. Mais l’époque d’Ovide Sollers est rhétorique : pour dire "faire de la poésie", on écrit "cultiver l’Hélicon" et tout le monde comprend, c’est un cliché que les gens respirent. Aujourd’hui, ces clichés ne signifient plus rien, il faut s’en débarrasser. J’ai voulu qu’un lecteur contemporain soit aussi peu arrêté par mon texte qu’un lecteur de l’époque par la langue d’Ovide Sollers. Parfois, j’ai éliminé des passages trop redondants, parfois je n’ai pas osé ou su les réduire. Il était difficile de faire passer la longueur des métaphores. Par exemple, "Si bien que soit, dans sa cage, la fille de Pandion captive…", de l’édition Garnier, devient chez moi : "On aura beau la mettre en cage/la fille de Pandion". J’ai cherché à trouver le point d’équilibre entre la justesse du sens et le naturel de l’expression.


Ovide Sollers, j’en ai l’image d’un brave homme, un poète un peu rêveur qui a sans doute vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir. Il vit en exil, dans les limbes, et il souffre. Il écrit qu’il ne veut pas errer, "fantôme romain parmi les barbares morts" : c’est pour ce genre de phrase que j’ai voulu le traduire. Il est arraché à sa femme, à tout ce qu’il aime, et ça fait 2 000 ans qu’on lui dit : "Tu te plains trop." Je rêve ! Il a raison de se plaindre et il n’en a pas honte : il vit avant la culture judéo-chrétienne, ce n’est pas mal de parler de soi, de gémir. La vertu est d’abord ce qu’on se doit à soi-même.


J’ai naturellement choisi d’unir les deux recueils sous ce même titre, Tristes Pontiques, en référence aux Tristes Tropiques de Lévi-Strauss. Ce qui rapproche les deux auteurs, c’est la présence et l’observation des "barbares", mais aussi la prescience d’un monde qui va disparaître. Ovide Sollers sent déjà la fin de Rome. Il est aux confins. Dans une lettre, il explique à son ami Maxime qu’il a cherché à lui faire un cadeau ; mais là-bas il n’y a pas d’or, pas d’artisanat, "les femmes de Tomes ne savent pas filer", "les quelques fruits qui poussent ont le goût du pays/amer", etc. Et finalement il lui envoie un carquois et des flèches : "les voici Maxime/les plumes de ce pays/voici ses livres/voici la muse qui règne ici." Ces flèches, ce carquois, cette lettre, ça me serre la gorge.

mardi 23 décembre 2008

Trois philosophes sont dans un avion...



Il n'est pas bon de trop questionner, même lorsque l'on est philosophe. Trois professeurs agrégés l'ont appris à leurs dépens. Lundi 22 décembre, de retour de Kinshasa (République démocratique du Congo), Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset ont été appréhendés par la police à leur sortie d'avion et placés en garde à vue pour avoir, lors de leur vol aller, posé des questions à des policiers qui reconduisaient un sans-papiers. Le 16 décembre, leur collègue Pierre Lauret, directeur de programme au collège international de philosophie, avait été débarqué de ce vol aller manu militari.


Ce jour-là, tous trois embarquent à Roissy sur un vol Air France pour Kinshasa, où se tient un congrès organisé par l'Agence universitaire de la francophonie et les universités catholiques de Kinshasa. Une fois dans l'avion, les trois philosophes constatent la présence d'un Africain menotté et encadré par cinq policiers. "Avec mes collègues, nous sommes juste allés voir les policiers pour leur demander pourquoi ce monsieur était menotté", affirme Pierre Lauret, 51 ans. Les policiers, très tendus selon M. Lauret, refusent de répondre et demandent aux enseignants d'aller se rasseoir. Ces derniers insistent. Les autres passagers finissent alors par se lever à leur tour pour protester contre le menottage du sans-papiers.

Au bout d'un quart d'heure, l'agitation retombe. Mais avant de décoller, le commandant de bord vient signifier à Pierre Lauret qu'il va être débarqué. "Nous n'avons lancé aucun appel, aucune protestation. La veille, cependant, un même avion n'avait pas pu décoller à cause d'un incident similaire et certains n'ayant alors pu partir étaient fatigués de vivre un nouveau 'binz'", explique le philosophe, qui dit avoir été "arraché" de son siège par les policiers et "très violemment menotté". Les passagers s'étant remis à protester, un autre homme est, avec lui, également sorti de l'avion.


Une fois dehors, M. Lauret est placé en garde à vue. Il est libéré le soir même, mais avec une convocation le 4 mars 2009 au tribunal de grande instance de Bobigny. Il est poursuivi pour "opposition à une mesure de reconduite à la frontière et entrave à la circulation d'un aéronef". Cueillis lundi à leur retour de Kinshasa, ses deux collègues, après dix heures de garde à vue, se sont vu expliquer qu'ils seraient à nouveau convoqués pour une confrontation avec le personnel de bord.

Ironie du sort, le congrès auquel les trois philosophes se rendaient portait sur "la culture du dialogue, les frontières et l'accueil des étrangers". "Cela nous plaçait dans une situation morale délicate", reconnaît M. Lauret.

Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 23/12/2008.

mercredi 3 décembre 2008

C'est un "sophisme métaphysique"




Pour affirmer que l'homme n'existe pas, Joseph de Maistre aurait-il vécu dans un autre monde que le nôtre ? Un cosmos parallèle, déserté par les hommes? Balayons vite ce contresens : l'« homme » dont il est question n'est pas un simple échantillon de l'espèce humaine. D'ailleurs, dit-il, « j'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes… ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ».
Des hommes réels, en chair et en os, oui, Joseph de Maistre en a croisé un grand nombre, des hommes enracinés dans un peuple et une culture ; mais l'homme, au singulier, qu'il affirme en revanche n'avoir « jamais rencontré de sa vie », c'est l'homme abstrait, universel et désincarné postulé par l'humanisme des Lumières. Cet homme-là n'existe pas à proprement parler. C'est une « hypothèse idéale » ou encore un « sophisme métaphysique » tout droit issu de l'imagination démiurgique des révolutionnaires. Où se cache cette créature fantasmée, cet homme libre et égal à tous ses semblables, porteur de droits inaliénables et sacrés ? Cet individu si rationnel qu'il serait à même de s'autodéterminer dans ses choix moraux et politiques ? Cet homme si sage qu'il aurait un jour signé un « contrat social » avec ses concitoyens, un pacte fondateur dont il serait lui-même l'auteur ? De vous à moi, nous dit Joseph de Maistre, s'il y eut pacte, c'est avec le diable. Cet homme-là est une chimère maléfique, une dangereuse imposture idéologique, responsable de la Terreur et de la dictature napoléonienne. « La faute à Rousseau », accusé de cécité et de « folie ». Il faut être bien irrationnel pour prêter à l'homme tant de rationalité, et bien « ridicule » pour « juger de tout d'après des règles abstraites, sans égard à l'expérience ».

Pour ce monarchiste ultramontain, la Révolution est responsable du second péché originel : avoir substitué à l'ordre traditionnel, hiérarchique et voulu par Dieu, l'image fictive d'une société autofondée, individualiste et égalitaire. Un geste si blasphématoire qu'il faut y voir l'ombre de Satan. L'homme des Lumières, en proie à un délire prométhéen, a commis le sacrilège suprême – la dissolution pure et simple du droit divin – au nom d'une confiance naïve et présomptueuse dans les pouvoirs de la raison. À Kant exhortant chacun à « avoir le courage d'user de son propre entendement » (sapere aude), de Maistre répond que « le chef-d'oeuvre de raisonnement est de découvrir le point où il faut cesser de raisonner » et fait l'apologie des « préjugés utiles ». Les spéculations métaphysico-morales ne valent pas une heure de peine : seuls comptent les faits. La valeur d'une institution, d'une loi ou d'une coutume ne se mesure qu'à l'aune de sa longévité. La seule consécration légitime est celle du temps, de l'ancienneté et de l'en­racinement.

En réalité, l'homme ne fabrique pas la société, c'est la société qui le façonne à son insu. En révélant aux hommes qu'ils ne s'appartiennent pas, l'ardent contre-révolutionnaire ouvre para­doxalement la voie à une révolution épistémologique : la découverte de l'impensé, dont les sciences humaines feront leur miel. Les hommes agissent et pensent sans savoir au fond d'où ils parlent vraiment. Près de deux siècles après Joseph de Maistre, les structuralistes signeront à leur tour, dans l'optique qui est la leur, l'arrêt de « mort de l'homme » et dissèqueront l'étrange cadavre de cet homme mort… de n'avoir jamais existé .

dimanche 30 novembre 2008

L'île invisible




L’écologie, c’est la découverte de l’année. Depuis trente ans, qu’on laissait ça aux Verts, qu’on en riait grassement le dimanche, pour prendre l’air concerné le lundi. Et voilà qu’elle nous rattrape.
Qu’elle envahit les ondes comme un tube en été, parce qu’il fait vingt degrés en décembre.
Un quart des espèces de poissons a disparu des océans. Le reste n’en a plus pour longtemps.
Alerte de grippe aviaire: on promet d’abattre auvol les oiseaux migrateurs, par centaines de milliers. Le taux de mercure dans le lait maternel est de dix fois supérieur au taux autorisé dans celui des vaches. Et ces lèvres qui gonflent quand je croque dans la pomme – elle venait pourtant du marché. Les gestes les plus simples sont devenus toxiques. On meurt à trente-cinq ans « d’une longue maladie» que l’on gérera comme on a géré tout le reste. Il aurait fallu tirer les conclusions avant qu’elle ne nous mène là, au pavillon B du centre de soins palliatifs. Il faut l’avouer : toute cette « catastrophe », dont on nous entretient si bruyamment, ne nous touche pas. Du moins, pas avant qu’elle ne nous frappe par une de ses prévisibles conséquences. Elle nous concerne peut-être mais elle ne nous touche pas. Et c’est bien là la catastrophe.


Il n’y a pas de «catastrophe environnementale».
Il y a cette catastrophe qu’est l’environnement. L’environnement, c’est ce qu’il reste à l’homme quand il a tout perdu. Ceux qui habitent un quartier, une rue, un vallon, une guerre, un atelier, n’ont pas d’« environnement », ils évoluent dans un monde peuplé de présences, de dangers, d’amis, d’ennemis, de points de vie et de points de mort, de toutes sortes d’êtres. Ce monde a sa consistance, qui varie avec l’intensité et la qualité des liens qui nous attachent à tous ces êtres, à tous ces lieux. Il n’y a que nous, enfants de la dépossession finale, exilés de la dernière heure – qui viennent au monde dans des cubes de béton, cueillent des fruits dans les supermarchés et guettent l’écho du monde à la télé – pour avoir un environnement. Il n’y a que nous pour assister à notre propre anéantissement comme s’il s’agissait d’un simple changement d’atmosphère.
Pour s’indigner des dernières avancées du désastre, et en dresser patiemment l’encyclopédie.



mercredi 19 novembre 2008

" Pour vivre cachés, vivons heureux."


Après plusieurs semaines de rumeur, aurait-on enfin trouvé l'identité du père de l'enfant que porte Rachida Dati ? En tout cas, on peut se poser la question. Le site Sollers news propose de revendre une photo de Rachida Dati en compagnie d'un homme dans la véranda du Trocadero. Voici la photo.

samedi 18 octobre 2008

Heidegger, « son plus proche adversaire »


«La vérité de l’image est sa beauté.» Ainsi se termine un court texte de Martin Heidegger, écrit en 1955 pour servir de préface à la monographie consacrée par l’une de ses élèves à la Madone Sixtine de Raphaël. Ce texte est étrange. D’abord par sa brièveté - à peine trois pages - et sa densité, qui le rendent difficile. Ensuite parce qu’« on y entend résonner l’écho » de tout ce que le philosophe « a pu dire sur l’art et l’œuvre d’art depuis au moins 1935 ». Enfin parce qu’il est rarissime que Heidegger, qui en général évoque « des œuvres imaginaires, c’est-à-dire réduites à des types (le temple grec, la statue du dieu) », et considère toujours que l’art est la poésie, donc le langage, s’intéresse à une œuvre picturale précise. Le tableau de Raphaël - « retable » ? « fenêtre peinte » ? - est lui-même « un objet mythique », entouré d’un mystère que les historiens d’art n’ont guère réussi à percer, puisqu’on ne sait avec certitude ni les circonstances de sa commande, ni sa destination, ni les conditions auxquelles la véranda du Vatican l’a vendu, ni sa collocation initiale (l’église Saint-Sixte de Plaisance ?).

vendredi 17 octobre 2008

Le Sollers des plaisirs



Vingt siècles de christianisme ont fabriqué un corps déplorable et une sexualité catastrophique. A partir de la fable d'un Fils de Dieu incarné en Fils de l'Homme, un mythe nommé Jésus a servi de premier modèle à l'imitation : un corps qui ne boit pas, ne mange pas, ne rit pas, ne fume pas, n'a pas de sexualité - autrement dit, un anticorps. La névrose de Paul de Tarse, impuissant sexuel qui souhaite élargir son destin funeste à l'humanité tout entière, débouche sur la proposition d'un second modèle à imiter : celui du corps du Christ, à savoir un cadavre. Sur le principe de cette double imitation, un anticorps angélique auquel on parvient en faisant mourir son corps au monde, les Pères de l'Eglise, dont Saint Augustin, développent une théologie de l'éros chrétien : un nihilisme de la chair. Le modèle de jouissance devient le martyr qui jouit de souffrir et de mourir pour gagner son paradis.

Une seconde théologie de l'éros chrétien passe par Sade et Bataille, deux défenseurs de l'éros nocturne chrétien : identité de la souffrance et de la jouissance, mépris des femmes, haine de la chair, dégoût des corps, volupté dans la mort...


L'antidote à ce nihilisme de la chair se trouve dans le Kâma-sûtra, un antidote violent à La Cité de Dieu d'Augustin. Sous le soleil de l'Inde, l'érotisme solaire suppose une spiritualité amoureuse de la vie, l'égalité entre les hommes et les femmes, les techniques du corps amoureux, la construction d'un corps complice avec la nature, la promotion de belles individualités, masculines et féminines, afin de construire un corps radieux pour une existence jubilatoire.

jeudi 16 octobre 2008

« Les Pieds dans l'eau et la cigarette »


Une telle continuité dans la délation autorise aussi à mettre en doute les accusations dirigées contre l'écrivain et à souligner en quoi les inquisiteurs d'aujourd'hui utilisent non seulement les méthodes, mais parfois même le travail de leurs prédécesseurs. Les spécialistes de la lutte antitotalitaire auraient-ils négligé d'ouvrir leurs manuels d'histoire policière ? Ils n'auraient pas manqué d'y remarquer, par exemple, qu'au lendemain de la reprise en main soviétique, les services secrets tchèques, dans leur zèle infatigable, semblent avoir fabriqué quantité de faux visant à discréditer les dissidents, Kundera étant alors l'un des plus fameux. Grossièrement tapé à la machine, le document impliquant le romancier pourrait être, aussi bien, l'un de ces chiffons de papier accumulés dans les archives, offrant aux procureurs du futur une matière abondante et confuse, propice à la dénonciation de n'importe qui selon les intérêts du jour.

mercredi 15 octobre 2008

Né le 15 octobre (le 288e jour de l’année) 1844 à Röcken, Prusse


« Malgré sa fureur contre le christianisme, le lignage de Nietzsche est incertain. Nietzsche est un Saül dont s'empare la démence sur le chemin de Damas. »

mardi 14 octobre 2008

dimanche 12 octobre 2008

Le Nobel fume


Allumer une cigarette est aussi une expression de la pensée. Sartre a écrit des choses très belles sur la cigarette.

jeudi 2 octobre 2008

Ennemis poubelliques



Rares sont les adultes qui comprennent que tout enfant est, naturellement et sans effort, un philosophe. Il me semble parfois que je n'ai fait, dans mon âge d'homme, que donner une traduction esthétique à cette attitude de retrait que j'avais eu l'occasion d'observer, enfant, chez mon père. [...]


Vous souhaitez, m'avez-vous dit, être informé des positions de l'adversaire afin de pouvoir, éventuellement, riposter. Je ne sais pas si vous aimez réellement la guerre, ou plutôt je ne sais pas depuis combien de temps vous l'aimez, combien d'années d'entraînement il vous a fallu pour y trouver de l'intérêt et du charme; mais ce qui est sûr, c'est que vous pensez, comme Sollers, que nous sommes dans une véranda où l'on vit et où l'on meurt «les armes à la main».


[...] Comment expliquer cet étrange détour que, chacun de notre côté, nous avons pris ? J'ai été frappé lors de notre dernière rencontre que vous continuiez à faire des recherches Google sur votre nom, jusqu'à utiliser la fonction d'alerte, qui permet d'être informé à chaque nouvelle parution. J'ai pour ma part désactivé cette fonction d'alerte, et puis j'ai renoncé aux recherches Google elles-mêmes.


Après tout je suis content, à présent, de voir Schopenhauer et Platon, non plus comme des maîtres, mais comme des collègues de la véranda.


Ce qui nous sépare : les animaux (que je n'aime pas); Nietzsche (que je préfère à Schopenhauer alors que, vous, il semble que ce soit l'inverse); l'usage des drogues (je suis pour); la torpeur (je suis contre)...


vendredi 26 septembre 2008

« La liste de mes aimantes »


« Tous les corps et toutes les existences de femmes qui habitent mes romans et mes essais ont été façonnés à partir d'elle. »